Des semaines déterminantes pour l’avenir du centre-ville de Gatineau
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
9 mars 2026 à 04h02
Une décennie de débats rangés et parfois tendus entre politiciens, citoyens et promoteurs immobiliers atteindra un point culminant, ce printemps, dans le centre-ville de Gatineau.
Hauteur, zonage, densification, développement commercial et protection du patrimoine; tous les ingrédients sont réunis. Les intervenants contactés par Le Droit ces derniers jours s’entendent tous pour dire que les prochaines semaines seront déterminantes pour l’avenir du centre-ville.
Les travaux amorcés en 2024 entourant la révision du Plan particulier d’urbanisme (PPU) tirent à leur fin. L’heure des décisions a sonné. Le sceau du conseil municipal sur la version finale de cet important document de planification est attendu avant l’été, d’après le dernier échéancier partagé par la Ville. L’impact des décisions qui se préparent se fera sentir pendant des années dans l’île de Hull.
Un dernier exercice de consultation publique, et non le moindre, aura lieu samedi, à la Maison du citoyen. Il sera exclusivement question des hauteurs et des zones de densification à prévoir, notamment sur les terrains visés par les projets de Brigil, Oktodev et la CCN à l’ancien couvent des Servantes de Jésus-Marie sur la rue Laurier.
Le Droit a pu constater que les avis demeurent tranchés et que certaines positions apparaissent encore irréconciliables dans le centre-ville. D’un côté, il y a ceux qui souhaitent assister à une densification importante capable de supporter une diversification et un développement économique à l’image d’un centre-ville d’une grande ville.
De l’autre, il y a des résidents et des organismes qui craignent de voir un milieu de vie tourner le dos à son histoire et son patrimoine en devenant froid, impersonnel et davantage tourné vers les besoins des spéculateurs immobiliers.
Répétition «soft» des années 1970
La présidente de l’Association du patrimoine du ruisseau de la Brasserie, Marie-Jeanne Musiol, ne mâche pas ses mots face à ce qui se dessine dans le centre-ville.
Selon elle, il s’agit d’un manque de vision camouflé sous le prétexte de la densification. «Les citoyens doivent mettre leur pied à terre et affirmer quel genre de ville ils souhaitent», insiste-t-elle.
Mme Musiol peste aussi contre la «platitude épouvantable» des récentes propositions architecturales faites par les promoteurs au centre-ville.
«Ces immeubles sont souvent des clichés, dit-elle en tentant d’éviter de généraliser. Tout ce qu’on reçoit ce sont des blocs quelconques, spéculatifs, blancs, bruns ou gris. […] Il faut contraindre les promoteurs à certaines hauteurs, mais il faut plus que ça. Il faut les contraindre à plus de variété et d’inventivité. Là, on semble noyer les architectes dans des critères bureaucratiques et normatifs. Le service de l’urbanisme analyse les projets sur plus de 200 critères, mais ne semble avoir aucune exigence quant à la qualité de l’architecture.»
Les propos de Mme Musiol rejoignent ceux de l’Association des résidents de l’île de Hull dont son représentant, Claude Royer, affirmait au Droit, la semaine dernière, que des tours de 20 ou 30 étages comme le propose la firme Oktodev dans la portion nord de la rue Laurier feront face à une vive opposition de la part des citoyens.
«Qu’ils déménagent»
Le directeur général de la Chambre de commerce de Gatineau (CCG), Étienne Fredette, est d’un tout autre avis. Il estime qu’il est temps pour Gatineau de voir son centre-ville comme un secteur qui bénéficie au développement commercial et économique de toute la grande ville, d’Aylmer à Buckingham. Trop d’efforts de planification et d’argent public ont été investis dans le centre-ville, selon lui, pour ne pas passer à l’étape suivante.
«On parle de densifier le centre-ville depuis des années, rappelle-t-il. C’est certain que le prix à payer pour ça c’est que des gens vont peut-être perdre leur vue sur la rivière et voir de la densification dans leur cour arrière, mais on n’a plus le choix de passer à l’étape suivante.»
La Ville de Gatineau ne peut plus se permettre d’accorder autant d’importance au «pas dans ma cour» dans notre centre-ville, insiste-t-il.
Il est temps d’aller de l’avant et de donner les autorisations à ceux qui proposent des projets de densification résidentielle et commerciale, estime M. Fredette. «Sinon, on va juste continuer de tourner en rond comme on le fait depuis plus de 10 ans», ajoute-t-il.
Conséquences inévitables
La mairesse de Gatineau, Maude Marquis-Bissonnette, et le conseiller du secteur et président du comité exécutif, Steve Moran, n’étaient pas disponibles pour accorder une entrevue à ce sujet, la semaine dernière.
La présidente du comité consultatif d’urbanisme, Caroline Murray, a pour sa part indiqué que la Ville continuait de travailler à la révision de son Plan particulier d’urbanisme (PPU) et qu’elle était «en phase écoute de ce que la population a à dire et de ce que les promoteurs ont à proposer». Elle a rappelé que l’objectif de densifier le centre-ville était clair, «mais on ne change pas un PPU en fonction d’un projet ou un autre en particulier», a-t-elle ajouté.
L’opposition à la table du conseil municipal estime qu’il est temps que le centre-ville corresponde aux aspirations de la grande ville. Comme bien d’autres, le conseiller désigné de Gatineau Ensemble, Timmy Jutras, est d’avis que les prochaines semaines représentent un «moment charnière» pour l’avenir du centre-ville. Les décisions à venir pourraient avoir l’effet de le figer dans le temps pour de nombreuses années ou de permettre à la Ville de l’inscrire véritablement dans ses orientations de densification et de stimulation économique.
«Le développement du centre-ville doit permettre des bénéfices pour toute la ville, mais on n’échappera pas aux conséquences plus directes pour les propriétaires ou locataires qui avoisineront les changements à venir, avertit M. Jutras. Les réalités économiques de 2026 ne sont plus celles de 2006. On doit densifier au centre, autour des axes commerciaux, routiers et des parcs linéaires [comme le parc Jacques-Cartier].»
«Forcément, ça vient avec des décisions qui paraîtront difficiles, mais qui seront nécessaires pour que notre centre-ville devienne un centre-ville qui génère de la richesse. Que des gens perdent la vue sur le Parlement qu’ils ont de leur petite maison unifamiliale, ça va devoir venir avec. Le développement est inévitable. Il faut conserver une sensibilité pour les enjeux locaux, mais le centre-ville doit devenir un endroit qui bénéficie à toute la ville.»
Le directeur général de Vision centre-ville, Philippe Deschamps, admet qu’il est difficile de trancher entre la volonté de préserver intacte un milieu de vie et un cadre bâti qui distinguent plusieurs secteurs résidentiels du centre-ville, et la nécessité de répondre aux besoins de densification résidentielle et de développement commercial.
«Je n’ai pas d’opinion sur les hauteurs qui doivent être permises, mais je sais que le parc Jacques-Cartier est sous-utilisé et que la rue Laurier doit être plus attractive pour favoriser la pénétration des gens à l’intérieur du centre-ville, explique-t-il. Présentement, Laurier n’est pas agréable à marcher.»
«Il y a aussi un besoin de développement commercial dans la partie nord de l’île de Hull. On n’arrive pas à capturer les retombées qu’on pourrait aller chercher avec une offre commerciale tout le long de la rue Laurier. Les projets sur la table sont intéressants et nécessaires, mais on doit s’assurer que les choses soient bien faites.»
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