Gatineau est «difficile à suive», dit un promoteur immobilier
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
5 avril 2023
«Honnêtement, en matière de patrimoine à Gatineau, plus personne ne sait plus sur quel pied danser, lance Rui Perdiago, directeur du développement chez Boless. On ne peut pas subitement se mettre à tout bloquer parce que peut-être il faudrait conserver tout ce qui a été construit avant 1940. Il faut savoir ce qu’on veut protéger et pourquoi. C’est très difficile d’anticiper comment un projet va être reçu à Gatineau présentement.»
Les propos de M. Perdiago traduisent l’avis de plusieurs autres entrepreneurs qui ont été impliqués dans des projets nécessitant la démolition d’immeubles centenaires dans les derniers mois à Gatineau. Il est devenu monnaie courante que les décisions du comité sur les demandes de démolitions (CDD) soient contestées. Le conseil a d’ailleurs renversé une décision de son comité le mois dernier; une première. Le CDD et le service de l’urbanisme et du développement durable (SUDD) ont régulièrement des avis divergents sur les enjeux patrimoniaux. Le cas du 35-39, rue Wright est le dernier en lice. Le CDD a approuvé sa démolition, la semaine dernière, alors que le service de l’urbanisme et le conseil local du patrimoine (CLP) recommandaient le contraire.
«On a senti une odeur politique dans l’analyse du SUDD, on trouve qu’il y a comme un manque d’objectivité, estime M. Perdiago. C’est comme si le service de l’urbanisme avait été échaudé par de mauvaises décisions, ou des décisions controversées, et que là, pour éviter de se brûler à nouveau, il se met à vouloir tout protéger sans trop y réfléchir.»
Le président du CDD, Mario Aubé, explique que le projet de remplacement proposé par Boless pour justifier la démolition de l’immeuble du 35-39, rue Wright avait d’abord été rejeté par le conseil dans les semaines suivant son entrée en fonction, à l’automne 2021. «Le promoteur a refait ses devoirs avec les gens de la communauté et du patrimoine et le projet a été grandement amélioré, note-t-il. Le promoteur entend même vendre l’immeuble de six étages et 62 unités à HOM afin d’en faire du logement abordable. C’est certain que ça doit être considéré et que ça fait partie de ce qui fait pencher la balance pour moi. Le besoin est tellement criant.»
Une trace du passé
Boless affirme avoir recherché le «meilleur compromis possible» sur la rue Wright. Ils ont mené des consultations pendant près d’un an avec les associations de résidents du secteur et les défenseurs du patrimoine. «Ils n’appuient pas notre demande de démolition et on le comprend très bien, mais ils ont accepté de contribuer au projet de remplacement et nous avons un bien meilleur projet aujourd’hui, affirme M. Perdigao. Dans sa recommandation, le SUDD nous demande, comme propriétaire de l’immeuble, de respecter les seuils minimaux de salubrité pour que l’endroit demeure habitable. Notre vision comme entreprise est de faire plus que de respecter les seuils minimaux de salubrité.»
Une douzaine de rencontres avec des intervenants de la communauté ont mené Boless à modifier le choix de ses matériaux de son projet, mentionne M. Perdiago. Le promoteur n’a pas cédé à la tentation du mimétisme, une technique souvent critiquée par les historiens et défenseurs du patrimoine. «On propose de reconstruire l’immeuble presque à l’identique en conservant son aspect noble, dit-il, et on y intègre un basilaire pour les étages supérieurs. On a évalué la réutilisation de l’immeuble existant, mais c’est impossible. On ne peut pas juste creuser un stationnement sous-terrain et ajouter des étages par-dessus ça. La structure de l’immeuble et sa maçonnerie sont en fin de vie. Ça ne vaut pas le coût. On garde toutefois une trace très représentative du passé en y ajoutant un aspect plus actuel. On est fier du produit final.»
Marie-Jeanne Musiol et l’Association des résidents du ruisseau de la Brasserie qu’elle préside s’opposent généralement à la démolition des immeubles ayant une valeur patrimoniale dans le centre-ville. Mais pas cette fois-ci. «Sans être en faveur de la démolition, on reconnaît qu’il y a eu un véritable effort de la part du promoteur, comme on en voit rarement, dit-elle. Le projet s’intègre très bien et ne requiert aucun changement de zonage. Notre association voit dans ce projet une occasion de créer le patrimoine du futur avec une construction qui respecte celui d’il y a un siècle. Il y a une référence claire au passé et aux édifices qui ont habité cette rue. On croit que ce projet offre une contrepartie à la démolition intéressante pour les citoyens.»
Bon projet, mauvais endroit, dit Action Gatineau
La conseillère d’Action Gatineau et membre du CDD, Caroline Murray, s’est opposée à la demande de démolition du 35-39, rue Wright. Elle affirme avoir de la difficulté à expliquer les positions de ses collègues au comité, Mario Aubé et Mike Duggan, qui ont voté en faveur de la démolition. «J’aimerais que l’opinion du CLP et du SUDD pèse plus dans la balance de mes collègues», a-t-elle affirmé.
Mme Murray affirme que la nécessité de préserver le patrimoine ne doit pas entrer en confrontation avec une autre grande nécessité; construire des logements abordables dans le centre-ville de Gatineau. «Là, on devait prendre une décision sur la démolition d’un bâtiment patrimonial, explique-t-elle. Je comprends qu’il y a un projet de réutilisation du sol dans les critères et qu’il est valable, je trouve que c’est un bon projet, mais il n’est juste pas à la bonne place.»
Mme Murray reconnaît que le promoteur a «beaucoup consulté» les gens du quartier et les défenseurs du patrimoine afin de s’assurer d’avoir une «bonne acceptabilité sociale», mais elle croit que la possibilité de restaurer et d’intégrer le bâtiment actuel doit être analysée plus en profondeur. «Quand le promoteur a acheté ce terrain, il savait que c’était un immeuble patrimonial et ce que ça implique», ajoute la conseillère.
Action Gatineau est présentement à organiser une rencontre, en avril, avec les organismes qui oeuvrent à la défense du patrimoine afin de développer des propositions concrètes qui pourraient favoriser une plus grande cohérence dans les actions de la Ville.
Mario Aubé précise que les fonctionnaires poursuivent pour leur part les travaux visant à proposer au conseil une nouvelle réglementation en matière de protection du patrimoine sur le territoire de Gatineau. Il n’y a toutefois aucun échéancier précis à cet effet. L’inventaire du patrimoine bâti est aussi en cours de révision, mais les résultats ne sont pas attendus avant la fin de 2024. Quant à l’étude particulière sur les maisons allumettes commandées par le conseil, elle devait début ce printemps, mais faute de soumissionnaire, elle a été repoussée à l’automne. Là aussi, aucun résultat n’est attendu avant 2024 ou 2025.
https://www.ledroit.com/2023/04/06/gatin...bilier-34aed79d17dea5cb753674bb1bac014f/