«Tous les scénarios imaginables dépassés» au Cégep de l’Outaouais
Par Daniel LeBlanc, Le Droit
21 mai 2025 à 06h38
Les restrictions budgétaires imposées par Québec au réseau collégial auront des impacts potentiellement «irréversibles» sur le Cégep de l’Outaouais, qui est en pleine croissance, craint son directeur général. À moins d’un changement de cap, des décisions «déchirantes» devront être prises jusqu’en 2028, se désole-t-il.
Les coupes de 151 millions annoncées par le gouvernement dans les derniers jours – ce qui en ferait selon le réseau les plus importantes compressions de l’histoire puisque la dernière vague (154 millions) s’était étalée sur cinq ans entre 2011 et 2016 – amènent le Cégep à anticiper un déficit de 4,3 millions pour l’année 2025-2026.
Son directeur général Steve Brabant, qui rappelle que la planification budgétaire dans le milieu commence toujours en janvier, explique que personne n’avait vu venir un couperet aussi tranchant malgré le contexte économique fragile.
«Sur la base des rumeurs qu’on avait reçues, on avait déjà donné le mot d’ordre de planifier à 0 % d’augmentation nos budgets de fonctionnement [dépenses sur une année liées à l’énergie, aux logiciels, au transport, aux assurances, etc.], alors que plusieurs postes augmentent bien plus vite que l’inflation, dit-il. Au dépôt du budget [25 mars], nos appréhensions commençaient à se confirmer. Quand on a reçu les allocations la semaine passée, on s‘attendait à devoir faire des efforts, mais ce qui nous est demandé dépasse tous les scénarios imaginables auxquels on aurait pu penser.»
Les sommes à retrancher représentent 5 % de compressions nettes pour le Cégep de l’Outaouais dans le budget de fonctionnement.
M. Brabant affirme que la modeste hausse de 0,3 % du budget total versé aux cégeps sera loin de permettre de compenser plusieurs autres dépenses qui s’ajoutent.
«Pendant ce temps-là, on nous ajoute des charges sans précédent, soit la prise en charge entière des augmentations salariales négociées et conclues par le gouvernement avec les centrales syndicales [8,6 % sur trois ans entre 2025 et 2027]. Ce sont des variables qui sont connues, précise-t-il. Il y a l’inflation qui s’ajoute, les prix du marché qu’on ne contrôle pas, des fluctuations tarifaires alors qu’on se doit d’acheter Canadien, avec raison mais à des prix bien plus élevés. Nos dépenses habituelles n’augmentent pas de 0,3 %, elles augmentent à coup de 2, 3, 5, 10, 12 % dans certains cas.»
Comme le Cégep compose avec une croissance démographique importante – laquelle se poursuivra au moins jusqu’en 2032 –, le directeur général souligne que depuis deux ans, des investissements visant à augmenter la capacité organisationnelle ont été faits grâce à des surplus antérieurs.
«Tout cela a généré des déficits intentionnels, planifiés de notre part, qui viennent s‘intégrer quand même dans cette équation-là, mais néanmoins, au net, la compression gouvernementale totale est d’environ 3,3 millions», note-t-il.
Si les revenus prévus avec la hausse de la clientèle d’ici 2027-2028 – environ 600 étudiants additionnels – permettront de pallier en partie le déficit, on sera malgré tout loin du compte, soutient Steve Brabant.
Postes coupés
La direction, qui a présenté son plan au conseil d’administration de même qu’au personnel dans les derniers jours, a d’ores et déjà identifié une série d’optimisations pour arriver à l’équilibre budgétaire.
«On est parvenus à faire des mutations dans quelques-uns des cas, mais il y a des gens qui, au net, sont mis à pied», spécifie le gestionnaire.
Pour «amortir le choc», les 3,5 millions restants seront absorbés à même des surplus cumulés par l’institution depuis sa création (2,8 M $) ainsi qu’un montant non récurrent (700 000 $), si bien que la première année [2025-2026] en sera une décrite comme «transitoire» en vue d’une «grande transformation et consolidation organisationnelle».
Dommages collatéraux
Devant l’examen profond des dépenses gouvernementales et les projections de la Fédération des cégeps après analyse des données de Québec visant un retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2030, M. Brabant craint que ce ne soit «que le début» d’une période plus noire pour le réseau, y compris le Cégep de l’Outaouais.
C’est sans compter que le ministère de l’Économie retire l’ensemble de son financement l’an prochain pour le Réseau des centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT), dont fait partie CyberQuébec, basé au Cégep de l’Outaouais et seul CTTT en cybersécurité de la province.
«Ça met aussi en péril la mission de cette unité de recherche là», clame le directeur général.
Le Pôle en enseignement supérieur de l’Outaouais voit quant à lui son budget retranché de 10 %, tandis que le Laboratoire de l’Outaouais en innovation, technologie et entrepreneuriat (LaBoite) verra ses activités suspendues jusqu’à nouvel ordre devant l‘impossibilité pour le Cégep de maintenir l’offre de services. Certaines activités seront remaniées.
On anticipe que le Cégep devra retrancher jusqu’à trois millions en 2026-2027 et quatre millions l’année suivante dans son budget de fonctionnement pour résorber le déficit.
«On prend une petite marche en 2025-2026 et on s‘achète du temps avec nos surplus; on va devoir franchir une moyenne grosse marche en 2026-2027; puis on va devoir franchir une très grande marche en 2027-2028; si les variables qu’on utilise aux fins de projection à ce moment-ci demeurent inchangées et que l’intention gouvernementale est maintenue», lance M. Brabant.
D’autres mesures d’optimisation seront étudiées d’ici décembre.
Services directs en péril
Comme l’une des six enveloppes composant le budget annuel (75 millions) – la plus importante, celle des ressources enseignantes – est à la fois fermée et incompressible, le Cégep estime que l’étau se resserre encore plus.
«Même l’augmentation salariale des enseignants, je dois l’absorber dans les toutes autres dépenses, note Steve Brabant. [...] C’est presque 30 % de 28 millions (qu’il faudra couper), un tiers de tout ce qui est non enseignant, incluant des postes en services directs aux étudiants, que ce soit une aide pédagogique, un psychologue, un conseiller en orientation, un conseiller en services adaptés, etc.»
Les conséquences à moyen terme seront inévitables, craint-il.
«Autrement dit, d’ici 2027-2028, nous devrons transformer notre organisation en tenant compte d’une compression du tiers de l’organisation non enseignante, ce qui va générer une inadéquation profonde entre notre capacité organisationnelle, les besoins du corps enseignant, mais aussi ceux de la communauté étudiante, qui elle va continuer à croître», plaide le directeur général.
Le Cégep va se retrouver «un tiers moins bien doté» pour desservir sa clientèle alors que, précise-t-il, la proportion d’étudiants ayant besoin d’accommodements spécifiques (troubles d’apprentissage, handicaps, etc) a presque triplé en une décennie, passant de 8 % à 22 %.
Tout cela alors que le Cégep a l’un des plus faibles taux d’accessibilité aux études collégiales en province (55 % versus la moyenne de 67 %), insiste Steve Brabant, qui craint que seuls les plus performants accèdent à ce niveau d’études. Dans la MRC de Pontiac, ce taux chute à 22 %.
«C’est moins de main-d’oeuvre qualifiée pour l’ensemble des entreprises de la région, une amplification de l’exode vers l‘Ontario, ce qui représente une fuite de capitaux de toutes sortes», affirme-t-il.
Affirmant qu’on doit malgré cette période de turbulences «continuer à donner notre 100 % car notre communauté ne mérite pas moins», M. Brabant souhaite que face aux nombreux cris du coeur, une réflexion s’imposera et Québec fera marche arrière sur certaines décisions, saluant du même coup l’écoute de la députation régionale.
«À plusieurs reprises, ils nous ont aidés à se sortir d’impasse et à faire déboucher des projets. On les a sensibilisés au sujet de ce qui se passe, le dialogue est présent», conclut-il.
Le Cégep a accueilli en août dernier plus de 5320 étudiants, une fluctuation record de 5 %.
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